J’aimerais commencer en vous posant une question: Est-ce que vous vous souvenez de l’enfant que vous étiez tout petits, du bébé presque ? Réfléchissez.
Curieux, téméraire, peureux…?  

Moi, je ne m’en souviens pas, mais on m’a souvent raconté que j’adorais parler

Toute petite, je parlais aux fleurs de la tapisserie de ma chambre, pendant des heures, mais je ne savais pas parler à l’époque, donc je pense que je devais leur donner des sons plus que des mots.

J’aimais aussi beaucoup la musique. J’étais touchée par la musique. Il paraît que quand j’étais en maternelle, je devais avoir trois ans, la maîtresse a mis de la musique pour nous aider à nous calmer, à faire la sieste, et moi je me suis mise à pleurer, mais vraiment submergée. alors la maîtresse vient me voir et me dit : « mais qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu pleures ? » Alors j’ai répondu que la musique, elle venait du ciel, qu’elle était triste. En fait, ce qui s’était passé, c’est que j’avais été submergée par mes émotions. C’était tellement beau, que je m’étais mise à pleurer, je m’étais effondrée, je n’avais pas géré cette émotion.

Moi, j’aimais la musique, j’aimais parler, j’aimais communiquer, ça j’adorais. Par contre, ce que je détestais profondément, c’était l’autorité, qu’on m’impose quelque chose, qu’on me dise ce que je devais faire, et même toute petite. En CP, la maîtresse a voulu nous apprendre à lire, et là, j’ai refusé. J’ai refusé parce qu’elle l’imposait, et en plus j’en voulais aux autres élèves qui eux, ces moutons, lisaient. Bon, la vérité, c’est qu’aujourd’hui, j’ai quand même appris à choisir mes combats, donc je lis aussi, mais j’ai toujours détesté qu’on m’impose quelque chose. Et finalement, toute ma scolarité a été à l’image de mon CP, à savoir compliqué. 

On voulait me façonner, m’imposer, me changer, c’est un petit peu comme si j’étais un rond et on essayait de faire de moi un carré. C’était insupportable pour moi. 

Et plus on insistait, plus on m’imposait quelque chose, plus j’agressais. Cela m’agressait, en fait. Alors j’agressais verbalement, mais j’agressais physiquement, aussi. Je me battais

pour un oui ou pour un non. C’était compliqué l’école. J’avais des heures de colle, des notes « formidables » qui allaient avec, bref une scolarité compliquée.

On disait que j’étais nulle, que j’étais en échec, que je n’y arriverai pas, et en fait plus on vous dit, plus vous devenez. C’était ça mon rôle, d’être nulle. 

Et puis finalement, à quelques semaines de mon bac, je décide que non je vais changer, j’en ai marre. Je devais envoyer un dossier pour faire un BTS et je décide que je voulais plutôt faire du droit et finalement je voulais faire Sciences Po. Voilà, c’est ça que je voulais faire. Et quand je le dis à ma prof principale, elle me regarde, et elle rit. Un peu genre « pas vous ».

Alors à partir de ce moment-là, je pense que c’était le rire de trop, ce n’était pas possible.
Et à ce moment-là, j’ai décidé que j’allais tout changer. Changer de rôle. J’allais quitter mon lycée, j’allais quitter Poitiers, j’allais quitter la France, et j’allais tout recommencer. Tout.

Et six ans plus tard, j’ai intégré une grande banque d’investissement américaine, à Londres. J’étais juriste sur un trading floor, une salle de marché. Je me rappelle de mon premier jour parce que mon boss m’accompagne, il va pour ouvrir la porte, et juste avant il me regarde, il me dit « tu vas voir c’est un peu bruyant ». Il ouvre… Ah là, ce n’était pas bruyant, c’était assourdissant. Il y avait 200 personnes, un floor immense avec des murs d’ordinateur, un bruit incroyable, une vie. Moi, je devais être juriste, ça allait être compliqué. 

Il y avait des gens qui venaient du monde entier. C’était le monde. Les meilleurs du monde. Et moi, j’étais arrivée, j’étais au cœur du réacteur, j’étais dans la city, dans le monde de la finance, le monde de la rigueur, le monde de l’excellence. Et là, on me dit « t’as vraiment eu de la chance d’en arriver là » 

De la chance ? Non. En fait, ce qui est terrible avec cette phrase, c’est qu’elle anéantit tout le travail accompli, tous les efforts fournis.
De la chance, non. La chance, elle vient s’asseoir à vos côtés, à votre table, une fois que le repas est prêt, le couvert est mis, et vous l’appelez, là, peut-être que la chance vient à vos côtés.

J’avais beaucoup travaillé pour en arriver là, et encore plus pour y rester. 

Finalement, plus je travaillais, plus j’avais de la chance. Alors vous allez me dire « super! mais tu aimais bien ?» En fait ça, ce n’était pas du tout une question que je m’étais posée. Non, je voulais y arriver, c’est ce que j’avais fait.

Puis un jour, on m’invite à participer à une émission de radio. Je n’en ai jamais fait, pourquoi pas ? Alors j’y vais. Et là, cela a été tout simplement génial. J’ai tout aimé. L’atmosphère, le

micro, le fait de mettre un casque, de s’entendre, finalement, de s’écouter parler, c’était fort. À la fin de l’émission, je rentre chez moi, contente, et puis au fur et à mesure des semaines et des mois, il me manquait quelque chose. En fait cette expérience m’avait quand même chamboulée.

Au bout de trois mois, je décide que j’ai envie d’y retourner. Alors je contacte la radio, je leur

propose mes services. Je rappelle, je les relance, j’insiste, je les harcèle. Finalement, ils acceptent, ils renoncent, en fait.

Et je commence à faire de la radio. Alors je commence par des interviews, et finalement très vite, je veux créer ma propre émission : balade chromatique. C’est une émission sur la musique. Et là, c’était formidable. Chaque semaine j’avais une trentaine de minutes pour pouvoir raconter des histoires sur la musique, pour parler de musiciens, voyager, transmettre quelque chose aux gens, faire découvrir.

Je rencontrais des gens incroyables. C’était extraordinaire. J’adorais, vraiment. Et ce qui était plus dingue, c’est que les gens de la radio pensaient, me voyaient comme quelqu’un d’exaltée, une passionnée.

Et quand je leur disais que je travaillais à la city, parce que c’était quand même mon vrai métier, les gens ne me croyaient pas. « Mais non, pas toi ». Si, si. Et en fait, ça m’allait. J’avais deux métiers, j’avais deux vies. 

Il y avait la rigueur et le cœur. 

Cela m’allait bien comme ça.

Puis un jour, je décide d’inviter un grand journaliste à participer à mon émission. Le sujet me tient à cœur, et je travaille beaucoup. Donc tout se passe très bien et à la fin de l’émission, je lui demande s’il ne peut pas m’envoyer son livre dédicacé. Parce que je m’en étais beaucoup inspirée.

Quelques jours plus tard je reçois ce livre. Alors je me précipite pour lire cette dédicace et là, je m’effondre. Je m’effondre réellement, en pleurs. Je lis, et en fait, il me félicite. Il me parle de mon savoir magnifique, il me parle de mon immense talent, il me parle de ma voie

C’était la première fois que l’on me disait ça. C’était la première fois que l’on n’essayait pas de me changer, de me façonner. Et en fait, j’avais l’impression qu’il me disait « tu as trouvé ta voie ». Mais moi je n’arrivais pas à le gérer. J’étais submergée, j’étais perdue, mais en fait je n’étais pas habituée à de la bienveillance comme ça. 

J’étais habituée à me défendre, j’étais habituée à me battre, j’étais habituée à me mettre des objectifs, atteindre ma cible, j’étais une sorte de sniper de ma propre vie. Ça, je pouvais, j’étais prête. Mais pas à ça. Alors, d’un côté, c’est ce que j’attendais, j’avais envie d’être désarmée, ou de poser mes armes. D’une certaine façon, j’avais envie de faire la paix. La paix avec qui j’étais. 

Et là, il me donnait un bon prétexte. À partir de ce moment-là, déjà j’ai pleuré, il a fallu que j’arrête de pleurer, cela a pris du temps (Je pleure souvent) 

J’ai décidé que j’avais vraiment envie de devenir ou de faire qui j’étais profondément. Et j’ai réfléchi. Cela a été quand même difficile. 

Et en fait, de tout cela, j’ai appris deux choses. 

La première, c’est qu’il était fondamental, pour moi, de se reconnecter à qui j’étais

profondément. Jean Cocteau disait « ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est toi ». Et on m’en avait reprochées des choses : trop émotive, pas assez structurée… Alors, même si au début j’avais fait un peu acte de résistance, j’avais fini par céder, et j’avais essayé de gommer toutes ces différences, qui sont des forces. Ce sont ces différences qui sont nos forces. Ces différences, ces petites aspérités qui finalement sont un peu comme des prises pour les autres qui peuvent s’accrocher à nous. Mais cela, je l’avais nié.

Alors il était devenu important de reconnecter avec qui j’étais. 

Et finalement, je pense qu’il y a deux questions à se poser quand on est perdu. 

La première, c’est : qu’est-ce que j’aime faire profondément ? C’est à dire quand je fais cette chose-là, je suis profondément heureux, profondément heureuse. J’oublie tout ce qui se passe. Il peut pleuvoir, il peut y avoir un tsunami, je n’entends rien, je ne vois pas le temps passer, parce que j’aime éperdument ce que je fais. 

Qu’est-ce que j’aime profondément faire ? 

La deuxième question c’est justement : quel enfant j’étais avant qu’on m’impose, qu’on me façonne ?

Qu’est-ce que j’aimais faire profondément ? Et souvent, cette question c’est difficile d’y répondre. Alors il faut demander autour de soi, ses parents, sa famille, ses frères et ses sœurs, ses collègues… Ça, c’est important.

Et une fois qu’on commence à savoir un peu qui on est, la deuxième chose que j’ai apprise, c’est qu’il faut faire, absolument. Savoir ne suffit pas, il faut faire, se lancer dans ce projet qui nous tient à cœur.

Et ce qui est intéressant, c’est qu’il faut avoir l’audace de le faire, parce que souvent on va se dire «non, je vais le faire plus tard. Demain… », on ne va pas aller jusqu’au bout. Souvent ne pas insister, ne pas aller jusqu’au bout, ne pas oser, ce n’est que l’expression du manque de confiance en soi

Alors vous allez me dire « certains en ont, certains n’en n’ont pas, si on n’en a pas c’est difficile ». Oui, mais cela ne tombera jamais du ciel. Jamais. La bonne nouvelle, c’est que cela peut grandir. Souvent on attend d’avoir confiance en soi pour faire quelque chose. Mais en fait, cela ne se passe pas du tout comme ça.C’est l’inverse. Il faut faire pour avoir confiance en soi. Il faut oser faire, refaire, pour avoir confiance en soi. 

Et plus on fera, plus notre confiance grandira, réellement.

Alors j’ai continué à faire. Faire des erreurs aussi. Mais avec la conviction que chaque erreur, chaque pas, chaque chose que je faisais allait forcément devenir la fondation de mon succès, un jour. Alors il m’a fallu du temps pour avoir le courage de pouvoir démissionner, de pouvoir quitter mon job à la city, partir de Londres, couper le cordon. Je suis restée 13 ans. Et j’ai monté ma boîte de production pour pouvoir être justement derrière le micro, pour pouvoir parler, retrouver l’atmosphère du studio, de la radio. Parler, transmettre, et faire parler, toujours dans le monde de la finance. Et ça, c’est ça qui me nourrissait.

Mais vous savez, après tout ce chemin je repense souvent à la petite fille qui parlait aux fleurs de sa tapisserie ou qui pleurait quand elle entendait de la musique. Finalement, cette petite fille n’a pas tellement changé. Alors je pleure toujours quand j’entends de la musique. et finalement, aujourd’hui les fleurs c’est vous. Vous d’ailleurs : est-ce que vous connaissez votre différence ? Pourquoi ne pas aller demander à l’enfant que vous étiez ? Parce que lui, il sait. Mais c’est réellement l’adulte que vous êtes devenu qui pourra l’aider à se révéler

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Texte issu de la conférence Comment trouver sa voie ? | Marie Dosiere | TEDxPoitiers